Pour rappel, Alain Juppé a été condamné en janvier 2004 dans l'affaire des emplois fictifs de la mairie de Paris. La peine infligée par le tribunal correctionnel de Nanterre de dix-huit mois de prison avec sursis et de dix ans d'inéligibilité a ensuite été ramenée à quatorze mois de prison avec sursis et un an d'inéligibilité par la cour d'appel.

Alain Juppé a donc purgé sa peine et revient aux affaires politiques. C'est son droit le plus strict et je ne commenterais pas ses motivations[1]. J'aimerais revenir sur les décisions judiciaires, d'une part, et sur le comportement des électeurs, d'autre part.

  • Dans un attendu du tribunal correctionnel de Nanterre, on peut lire ceci :

    « Alain Juppé dans la quête de moyens humains lui apparaissant nécessaires pour l'action du RPR a délibérément fait le choix d'une certaine efficacité en recourant à des arrangements illégaux [...]. Que la nature des faits commis est insupportable au corps social comme contraire à la volonté générale exprimée par la loi ; qu'agissant ainsi, Alain Juppé a, alors qu'il était investi d'un mandat électif public, trompé la confiance du peuple souverain. »

    Alain Juppé a donc trompé la confiance du peuple et c'est très grave dans une démocratie. Il a sciemment outrepassé son mandat électif en détournant l'appareil administratif pour des intérêts autre que celui du peuple. Le tribunal a tranché, c'est 10 ans d'inéligibilité. Personnellement, j'aurais prononcé une interdiction à vie. Pour calmer les ardeurs de ses copains, mais également pour affirmer la responsabilité qu'engage un mandat électif. Un élu est au service de ses électeurs (et plus largement du peuple), c'est là tout le sens de la démocratie. La cour d'appel en a décidé autrement :

    « Il est regrettable qu'au moment où le législateur prenait conscience de la nécessité de mettre fin à des pratiques délictueuses qui existaient à l'occasion du financement des partis politiques, M. Juppé n'ait pas appliqué à son propre parti les règles qu'il avait votées au parlement.
    Il est également regrettable que M. Juppé, dont les qualités intellectuelles sont unanimement reconnues, n'ait pas cru devoir assumer devant la justice l'ensemble de ses responsabilités pénales et ait maintenu la négation de faits avérés.
    Toutefois, M. Juppé s'est consacré pendant de nombreuses années au service de l'État, n'a tiré aucun enrichissement personnel de ces infractions commises au bénéfice de l'ensemble des membres de son parti, dont il ne doit pas être le bouc émissaire. »

    Alain Juppé, homme intelligent s'il en est, a donc fauté gravement, bafoué les lois qu'il a lui-même promulguées, menti à la justice et n'a finalement rien assumé après coup. Mais comme il n'en a tiré aucun enrichissement personnel, ce n'est pas si grave que ça, et il ne faudrait pas qu'il deviennent le bouc-émissaire de ses collègues...

    En clair, Alain Juppé a fait une connerie, mais comme il n'est pas le seul, ce n'est pas normal s'il paye pour tous les autres. Cette logique est effrayante. Elle cautionne tout un système corrompu au lieu de réaffirmer les principes fondamentaux d'une saine démocratie. Elle souligne le fait que s'agissant d'une faute collective, un seul individu ne saurait payer pour tous les autres ! Et c'est encore plus grave : plutôt que de faire une bonne fois pour toutes le ménage dans les appareils politiques français, la justice de notre pays préfère sermonner doucement et fermer les yeux sur des pratiques douteuses. On pourra toujours se poser la question de la réelle indépendance de la justice en France, mais c'est un autre débat.

  • Alain Juppé a donc été condamné, a démissionné de tous ses mandats électifs, puis a profité d'un pont d'or pour aller enseigner pendant 1 an à l'École nationale d'administration publique (ENAP) à Montréal. À son retour en France, il annonce cet été sa décision de reconquérir ses différents mandats perdus. Le conseil municipal de Bordeaux démissionne immédiatement (et l'on peut dès lors se demander d'où Alain Juppé tire-t'il une telle autorité), provoquant des élections anticipées. Dimanche dernier, la liste UMP-UDF-PR conduite par Alain Juppé remporte haut la main l'élection dès le 1er tour avec 56.24% des voix.

    Alain Juppé a démissionné le 2 décembre 2004 et est réélu le 8 octobre 2006. Moins de 2 ans plus tard. Les électeurs auraient-ils la mémoire si courte ? Certes, son bilan a la tête de la municipalité Bordelaise ne semble pas si mauvais (en tout cas, vu de l'extérieur) et il était apprécié par la population. Mais comment peut-on faire confiance à un homme qui a déjà trompé la confiance que le peuple avait placé en lui ? À ce compte-là, on peut s'attendre à ce que le retour d'Alain Carignon à la mairie de Grenoble[2] ne soit qu'une formalité, lui qui a menti en 1986 en minimisant volontairement les retombées de Tchernobyl, puis a été condamné en 1996 à 5 ans de prison (dont 1 an avec sursis), 5 ans d'inéligibilité, et 400 000 francs d'amende pour corruption, abus de biens sociaux (pour avoir détourné à son usage personnel 19 073 150 francs, soit 2 907 683 euros), et subornation de témoins. Vu le copinage ambiant dans les sphères politiques, on peut imaginer que les 2 compères ne sont que l'arbre qui cache la forêt...

On aperçoit ici l'aspect contradictoire entre les décisions de justice et les réactions du peuple. S'agissant d'élus, la justice devrait-elle s'exercer de manière exemplaire en plaçant la barre très haut au nom des principes républicains, ou bien doit-on simplement faire confiance au électeurs pour écarter le fauteur de manière définitive ? Même si ces exemples montrent bien que l'électeur n'est pas rancunier, cela fait partie du jeu de la démocratie et une grande foi en nos institutions devrait pousser à suivre cette voie.

Personnellement, je crois que j'ai perdu cette foi en nos institutions... J'estime qu'un magistrat qui détourne des biens publics pour son propre intérêt (ou pour quelque intérêt que ce soit qui ne soit pas dicté par son mandat) devrait être radié à vie des listes électorales, en plus de voir tous ses mandats en cours annulés.

Et comme l'a si bien dit Desproges en son temps :

« Ce n'est que mon point de vue, et je le partage étant, donné que c'est le point de vue auquel j'ai le plus volontiers tendance à me référer en cas de doute. »


[1] : On pourra toutefois lire la réflexion du Monolecte sur le sujet.

[2] : Lire Alain Carignon, ex-condamné pour "corruption", veut ravir l'investiture UMP au député sortant sur LeMonde.fr et quelques réactions sur le forum de Framasoft.