La prière serait dangereuse pour la santé
Par M, mardi 6 juin 2006 à 20:43 - Décryptage et actualité - #64 - rss
Sous ce titre provocateur à souhait, Le Monde présente les résultats d'une étude[1] sur les groupes de prière aux États-Unis. Les conclusions en sont assez surprenantes !
Une équipe de 16 chercheurs a tenté de vérifier l'efficacité des prières et plus précisément l'efficacité des prières collectives via des groupes de prières, pratique assez répandue en Amérique du Nord. En disséquant les complications post-opératoires de pontages coronariens, ils souhaitaient vérifier 1) l'efficacité des prières et 2) l'influence de savoir ou non si quelqu'un prie pour la guérison[2].
Plusieurs études du genre avaient déjà été largement critiquées à maints égards, regardons donc le protocole d'un peu plus près...
Sur 3300 patients potentiels (ie, qui allaient être opérés, sans avoir excessivement de chirurgie à faire), 1800 ont acceptés l'étude. Cet échantillon ne diffère pas significativement de la population américaine, et aucun critère de religion n'a été retenu pour le définir. Ces 1800 personnes ont été classées aléatoirement en 3 groupes :
- un premier groupe prévenu qu'un groupe de prière «pouvait ou non prier pour lui», avec effectivement un groupe de prière (groupe 'Incertain +') ;
- un deuxième prévenu qu'un groupe de prière «pouvait ou non prier pour lui», mais cette fois sans groupe de prière (groupe 'Incertain -') ;
- un troisième prévenu qu'un groupe de prière «priera pour lui» de manière certaine (groupe 'Certain +').
Les groupes 1 et 3 ont donc reçu des prières collectives, anonymes, pendant 14 jours consécutifs à partir de la veille de l'intervention. Ces prières, données par 3 groupes chrétiens (2 catholiques et 1 protestant) correspondaient aux prières usuelles auxquelles étaient rajoutée la phrase : "for a successful surgery with a quick, healthy recovery and no complications" («Pour une opération réussie avec une guérison rapide, saine et sans complications»).
Les auteurs soulignent qu'ils n'ont pas trouvé d'autres groupes «chrétiens, juifs ou non-chrétiens» qui puissent recevoir la liste quotidienne des patients pour cette étude sur plusieurs années (janvier 1998 à novembre 2000).
[on notera qu'un patient du groupe 3 n'a jamais reçu de prières, mais au final, vu les résultats qui sortent de l'étude, il ne doit pas s'en plaindre... :)]
Dans les 30 jours qui suivent l'opération, le nombre de complications, d'événements majeurs et de décès ont été relevés selon des normes bien définies par la médecine américaine. Les résultats sont sans appel [3] :
Les conclusions sont doubles. Premièrement, la prière elle-même n'a aucune influence sur la guérison (comparaison des groupes 1 et 2). En revanche, la certitude de recevoir des prières a un effet négatif significatif ! (comparaison des groupes 1 et 3, les tests sont largement significatifs).
Évidemment, les auteurs s'entourent d'innombrables précautions avant de présenter ces résultats...
Quelques remarques en vrac :
- Bien que les auteurs soulignent qu'ils n'ont pas demandé aux proches de prier ou non pour des raisons d'éthique, on peut quand même se demander où se situe la limite de la déontologie face au phénomène religieux. Moi, j'adore ce genre d'étude, mais c'est plus facile quand on est athée.
- L'étude met en avant des différences énormes entre les 6 hôpitaux : la proportion de patients avec au moins 1 complication variait entre 40% et 65% selon l'hôpital, et ça c'est vachement plus inquiétant !
- Des tests statistiques supplémentaires établissent que la certitude d'être l'objet de prières a un effet plus grand que l'âge sur le facteur de risque mais moins que l'historique cardiaque du patient ; la religion n'est en revanche associée à aucun risque.
- The New York Times précise que cette étude a coûté 2,4 millions de dollars, somme pour l'essentiel fournie par la Fondation religieuse John-Templeton...
- «Our study [...] was never intended to and cannot address a large number of religious questions, such as whether God exists.» Uhuh, la phrase qui tue ! :p
Au final, comment interpréter tout ça ? Une fois évacuées toutes les précautions d'usage, qu'est-ce qu'il en reste ? Pourquoi donc la certitude que quelqu'un prie pour sa guérison affecte ainsi (et en mal) la guérison elle-même du patient ?
Les auteurs avancent l'idée que les patients considèrent l'idée d'une prière en leur faveur comme un signe de leur très mauvais état de santé, nécessitant donc la prière. Celà entrainerait un stress supplémentaire forcément néfaste. En gros, dites à quelqu'un qu'il est malade et ça va pas aller mieux.
Il y aurait quand même une autre explication possible, qui n'est valable que pour les croyants. On peut voir ça comme une manière de se défausser sur Dieu. Les patients pensent qu'ils sont pris en charge par Dieu et renoncent, inconsciemment, à lutter plus encore. En se relachant ainsi, ils entraînent alors des complications néfastes pour leur santé.
[1] : article payant sur LeMonde.fr, accessible ici en archive.
[2] : pour les curieux, l'article de AHJ en pdf ici.
[3] : pour les très curieux et les fous, voici un petit script pour R pour récupérer les données, effectuer quelques tests et refaire le graphique.

Commentaires
1. Le dimanche 23 juillet 2006 à 13:49, par Hab
2. Le samedi 29 juillet 2006 à 12:55, par M
3. Le jeudi 17 août 2006 à 10:42, par hab
4. Le vendredi 15 septembre 2006 à 13:14, par M
5. Le mardi 26 septembre 2006 à 05:59, par Martin
6. Le mardi 26 septembre 2006 à 10:43, par M
Ajouter un commentaire
Les commentaires pour ce billet sont fermés.