Égalité des chances : l'utopie en marche ? [2/4]
Par M, mardi 28 février 2006 à 01:44 - Décryptage et actualité - #21 - rss
L'année 2006 sera l'année de l'égalité des chances comme grande cause nationale.
C'est pas moi qui l'ai dit, c'est Villepin... Tentative de décryptage en 3 actes et un dénouement.
Premier acte : La lutte contre l'échec scolaire.
Deuxième acte : Redoutable égalité des chances
Troisième acte : L'appartheid scolaire
Dénouement : Quelques pistes pour élargir le débat...
Addendum
François Dubet [1] décrypte l'égalité des chances dans un article de Libération [2].
Egalité des chances...
François Dubet définit l'égalité des chances comme un idéal républicain à viser plus qu'à atteindre, à même d'effacer «les effets de la naissance et des inégalités sociales» sur le déroulement d'une vie. Il assimile ici l'égalité des chances à la méritocratie qui fait de la réalisation des individus une simple conséquence de leur mérite (ie de leurs capacités et de leurs efforts). Il s'agit en fait d'une vision très libérale de l'égalité des chances vue comme une «compétition équitable». Il faut bien souligner ici que l'égalité des chances n'est pas synonyme d'une société égalitaire mais bien d'une société dans «laquelle chacun peut concourir à égalité dans la compétition visant à occuper des positions inégales».
... dans un espace d'inégalités sociales.
Ce qui nous amène à l'idée principale de l'auteur qui est de placer la recherche d'égalité des chances dans un contexte d'inégalités sociales. Ainsi, la société ne doit pas tendre vers une égalité des chances «pure», idéalisée et sans doute irréalisable mais à un accès égalitaire à une structure inégalitaire. La compétition est ouverte à tous sur la même base, mais tous les concurrents connaissent par avance la hiérarchie finale pour laquelle ils sont en compétition.
Les risques de dérive
Dès lors cette compétition peut aboutir à quelques problèmes si elle est totalement libre :
- Une condamnation irrévocable des perdants aboutissant à une cassure dans la société. Ceux qui n'ont pas réussi ne peuvent s'en prendre qu'à eux-mêmes de leur échec : s'ils n'ont pas pris le bon wagon, c'est de leur faute, pas à cause de facteurs externes incontrolables («destin/dieu/capitalisme»). Cette situation est alors à même de créer une amertume et un ressentiment néfaste à l'équilibre de la société initialement recherché. Ce déséquilibre sera d'autant plus fort que la réussite des "méritants" sera éclatante.
- Est-ce que le mérite est la bonne valeur à évaluer ? Chaque personne ne peut faire qu'avec ce que la nature lui a doté, tous ces succès/échecs en découleront. Peut-on faire confiance au mérite (et sur quel indicateur ? Performances ? Efforts ?) pour réellement effacer les différences innées entre individus ? Tout le monde ne démarre pas sur la même ligne, le mérite suffit-il à retracer une ligne de départ unique pour tous ?
- Une société uniquement dirigée par la méritocratie serait sous le coup d'une dérive vers un darwinisme social voir d'un eugénisme visant à sélectionner uniquement les individus qui possèdent le meilleur bagage génétique, rendant possible des performances -et in fine un mérite- meilleures. À partir de là, l'égalité des chances se transformerait en course à l'armement génétique qui risquerait de créer un socle d'inégalités bien éloigné de l'utopie initiale.
Une solution est possible
La compétition doit être juste, à savoir que tous les participants ont la même chance de réussite quelque soit leur origine. Pour autant, les résultats de cette compétition, bien que par essence inégalitaires, doivent tendre vers une inégalité plus juste. L'égalité des chances ne peut se faire qu'au travers d'une «réduction des inégalités sociales, des inégalités des positions et des ressources», garantissant un cadre tolérable (et structurellement limité) pour tous les acteurs (en particuliers les laissés-pour-compte) en ne créant au final pas plus de déséquilibre dans la société entre les gagnants et les perdants, qui deviendront alors les résultats de leur seul mérite à l'intérieur d'une société juste. L'égalité des chances reste plus que jamais un principe d'actualité (et l'auteur souligne à plusieurs reprises sa démonstration par un parallèle avec l'école) mais ne doit pas se faire par une compétition débridée. Il appartient au contraire aux Politiques (avec un grand "P", ces oiseaux devenus rares) de définir un cadre de justice sociale, de borner ces inégalités intrinsèques dans les limites de l'acceptable pour aboutir à un équilibre plus juste dans la société.
[1] : François Dubet est sociologue à l'université Bordeaux II et directeur d'études à l'Ecole des hautes études en sciences sociales.
[2] : L'article original est dorénavant payant sur le site de Libé. Une copie d'archive de cet article est disponible ici.

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